Mamusicale

//Valentin MONTU, artisan musical, en Interview

Interview Métiers de la musique | 16 décembre 2020

Salut Valentin, on te retrouve pour la sortie de l’album de Calogero : « Centre-Ville », que tu as co-réalisé. Tu fais partie de ces gens sans qui les albums ne se font pas, mais qui restent dans l’ombre. Coup de projecteur par Mamusicale sur toi et ton métier de réalisateur.

Parle nous de toi Valentin, Qui es-tu ?

Je suis réalisateur d’albums, musicien multi instrumentiste, guitariste, mixeur. On ne peut pas dire que je suis ingénieur du son même si je sais enregistrer, et un amoureux de musique.

Tu es issu d’une famille de mélomane. Ton père était LE programmateur musical chez France Inter. L’ouverture musicale dès le berceau ?

Oui, c’était le programmateur historique. Ma maman est aussi une grande amoureuse de musique. D’ailleurs, ce qui est rigolo, c’est que je fais beaucoup plus écouter ce que je fais à ma maman qu’à mon papa. Je pense qu’elle a une vision beaucoup moins professionnelle de la musique, et qui est très intéressante aussi, parce qu’elle l’aborde d’un point de vue qui est beaucoup plus sensible, alors que mon papa a une écoute beaucoup plus professionnelle et ce n’est pas forcément ce que je recherche comme feed-back chez les gens.

C’est une vraie bénédiction. De par le métier de mon papa, j’ai pu avoir accès à une grande partie de beaucoup de disques. J’ai eu mon 1er Ghetto blaster à 5 ou 6 ans. A partir de 6 ou 7 ans j’avais mes propres disques et je pouvais choisir ce que je voulais écouter dans ma chambre. J’ai eu accès à une quantité terrifiante de disques, sortir, aller aux concerts, depuis que je suis tout petit. Ça a donné un socle et une force terrible pour tout le reste et une chance inouïe. A 15 ans j’avais vu beaucoup plus de concerts que de gens qui en avaient 35 ou 40 et d’avoir vu beaucoup de choses différentes.

Une anecdote : quand on partait en vacances, chacun faisait un pochon de 10 albums. On partait en voiture et on partait loin. Et chacun choisissait un disque. Je regardais la pochette, la jaquette, qui avait enregistré quoi, dans quelle chanson, qui avait joué tel instrument, lequel c’était, quelle date d’enregistrement. C’est ce qui m’a fait rêver de faire ce métier là aussi vite, aussi tôt et aussi intensément.

Comment faire ses choix devant tant de choix ?

Je suis toujours très éclectique. J’ai un socle de 10-20 disques que j’amènerai sur une île déserte. Après, je devrais en amener 3000 autres. Il y’a beaucoup de choses que j’aime vraiment. C’est très resserré sur des choses exceptionnelles.

L’unique que tu amènerais ?

Je n’arriverai pas à en choisir qu’un ! Ça dépend des jours où j’ai envie de partir sur une île ! 

Aujourd’hui, le dernier disque que tu écouterais avant de mourir, comme on peut pas prendre l’avion de toute façon pour partir sur une île ?

Kid A de Radiohead. Je pense que ce serait pas forcément celui que je prendrais ce soir, mais c’est quand même un des premiers qui me viendrait à l’esprit. Systématiquement c’est récurrent cet album-là. Y a Portishead. Non, mais j’hésiterai vraiment. C’est trop trop difficile. Ca pourrait être un John Coltrane : My favorite things ; le 2ème album de Placebo. Y’a 10-15 bons clients avec le disque.

Quant à ton parcours, tu as suivi un cursus Musicologie et d’ethnomusicologie à la Sorbonne. Et ensuite ?

Avant, j’ai fait un conservatoire municipal de musique classique, où j’ai terminé un diplôme de fin d’études en solfège en musique de chambre en guitare classique. J’ai démarré j’avais 5 ans. J’avais mon diplôme de fin d’études avant de rentrer à la fac. J’avais failli faire un bac F11 avec la musique en horaires aménagés.

J’ai choisi cette fac-là au lieu des Beaux-Arts parce que je pensais que je pensais que ça serait utile. Il y avait beaucoup de choses qui étaient communes avec ce que j’avais fait au conservatoire. Je n’y suis pas resté longtemps parce que ça ne m’intéressait pas. C’était à la Sorbonne, avec un enseignement assez ancien. Avec quelque chose d’assez terrifiant. On était 2050, avec 800 violoncellistes dans la promo qui pensaient qu’ils allaient être solistes.

J’étais inadapté et j’ai suivi les cours 2 mois, ensuite pendant 6 mois les cours qui m’intéressaient et après j’ai eu la chance qu’on me propose de partir en tournée pour faire la direction musicale de Ridan sur son 1er album. Du coup, l’année de mes 18 ans, j’ai quitté la fac pour devenir musicien professionnel. Ça a été une vraie chance d’accompagner cet artiste qui a obtenu une victoire de la musique sur cet album-là. 180 concerts, des show case FNAC. Ca a vraiment été un rêve.

La fac c’était un plan B, au cas où je doive trouver un travail alimentaire. Être prof de musique, ça aurait pu me permettre d’avoir du temps pour faire de la musique qui me plaît. Gamin, j’avais le fantasme de devenir le guitariste des Red Hot Chili Peppers. Pour moi, c’était pas pragmatique d’envisager d’en vivre. Continuer de faire de la musique que j’aimais et éventuellement l’enseigner, pour moi c’était un bon choix. Et là on m’a proposé de gagner des sous pour jouer devant des gens.

Donc la fac, j’ai abandonné très vite. J’ai quand même eu la chance d’avoir des cours d’acoustique, qui me servent encore aujourd’hui, d’avoir rencontré un prof de solfège qui m’a fait aimer le solfège, et d’avoir organisé un orchestre de jazz, un big band avec Laurent Cugny, qui est un grand directeur d’ensembles jazz.

C’est le seul point positif de cette fac où quand on est arrivés en cours, le prof d’histoire de l’art nous a fait « Ici on est à Paris 4, on est dans un ensemble universitaire où il y a le Latin, le Grec, que des langues mortes ou des arts morts, puisque la musique est morte à la fin du 19ème siècle. C’était de la provoc mais on allait pas s’entendre.

C’est quoi le tout premier morceau dont tu te souviennes ?

Soit un Peter Gabriel ou sinon Living Color, groupe US qui a inventé la fusion, fin des années 80. C’est ces groupes-là qui m’ont donné envie de faire de la guitare. Leur 1er album : desperate people ou Kate Bush.

Quels sont les artistes qui t’ont le plus inspiré ?

Depuis tout petit, c’est vraiment les 3 que je t’ai cités. Aussi Midnight Oil et STING et les RED HOT qu’on écoutait beaucoup. Après, il y a eu cette espèce de révolution avec Massive Attack, Björk,

c’était l’apparition de l’électronique. Après il y’a eu le hip hop, j’ai grandi avec les disques d’IAM et de NTM. Ce qui m’a ramené au rock c’est le 1er album de Garbage, Placebo et Radiohead. Et après, c’est resté un mélange de tous ces gens-là.

Ton style évolue avec le temps ? Tu es un touche à tout ou bien il y a des domaines que tu n’as jamais explorés ?

J’ai eu à enregistrer ou réaliser des choses très différentes. Aussi bien des musiques qui pouvaient être jazz garage, du hip hop, du rock, de la bossa nova. J’ai jamais essayé d’enregistrer quelque chose qui pouvait ressembler à de la musique classique. Et je crois que j’aimerai pas. Il y a tellement de belles versions d’une 5ème symphonie de Beethov que je crois que c’est difficile aujourd’hui de les réinventer. La pièce vit. 

Quel est ton instrument préféré ? 

Le synthétiseur modulaire. C’est le synthé des gens fous. On peut mettre n’importe quel élément dans n’importe quel ordre et créer entièrement ton son. Tu vas utiliser de l’électricité pour modifier la partie d’après. C’est un instrument qui permet d’obtenir des timbres de sons hyper particuliers et très personnels. Chaque son est unique et en fonction de l’assemblage, personne d’autre ne peut avoir. Le process est aussi important que le résultat. C’est le 1er instrument qui m’a rappelé le plaisir que j’avais quand je jouais de la guitare dans ma chambre à 11 ans et demi. Ce plaisir un peu puéril avec la pédale de saturation. C’est possible de faire encore plus de bruit. 

Tu as toi-même été le précieux acolyte de nombreux artistes : Brune, Julien Déniel, Cyril Mokaiesh et maintenant Calogero… comment se sont faites ces rencontres ?

Ca n’a jamais été pareil. Brune on s’est rencontrés parce qu’on avait un ami en commun avec qui je tournais en faisant les 1ères parties de Calogero il y a 14 ans. D’ailleurs la personne qui réalisait les disques de Calogero à cette époque est celle qui a co-réalisé le disque de Julien Déniel avec moi et celle qui a réalisé l’album de Cyril Mokaiesh. Il y’a des liens. Les gens de  cette époque là je les ai rencontrés par des amis.

Comment travailles-tu avec ces artistes ?

A chaque fois différemment. Parce qu’ils ne sont pas tous à la fois ni auteurs, ni compositeurs, ni en capacité à faire des démos de leurs chansons. Il y en a qui peuvent arriver avec un guitare voix ou d’autres avec une production, comme Calogero. Sur le dernier album, mon travail de co-réalisateur a été d’amener les démos qu’il avait faites au bout de ses idées, en les mettant en valeur, en ajoutant les miennes.

Ce que je préfère, c’est travailler avec les groupes, car c’est un regard complètement différent. C’est ce que j’avais imaginé quand j’étais petit : être producteur de groupes de rock. J’ai la position la plus tranquille, j’ai juste à dire au guitariste de changer de pédale, la structure du morceau … de toutes les configurations, c’est celle où j’ai le plus de recul, où je suis le plus objectif.

Quel a été ton processus créatif pour ta dernière réalisation : « Centre-Ville » pour Calogero ?

J’ai reçu des choses qui étaient déjà avancées. J’ai commencé par vraiment écouter la chanson pour évaluer dans quelle mesure elle était finie ou pas et voir comment je pouvais modifier chaque élément. Remettre chaque ligne dans son contexte et voir comment la fluidifier, changer l’enregistrement, faire fonctionner davantage un autre instrument.

L’album de Calo c’est très particulier parce que c’est un co-arrangement et une co-réalisation. Mon travail ça a été de mettre en valeur, de trier et de faire qu’une démo ça devienne un album.

Tout ce qui fait la particularité du métier de réalisateur, c’est que tu fais jamais deux fois le même travail.

Comment c’est une journée type en studio ?

En fait c’est des semaines types, voire des mois-types par rapport à la longueur des projets. Il y a les brouillons que l’on enregistre. Maintenant quand je fais un brouillon je l’enregistre, de telle sorte que je puisse le garder jusqu’au bout, parce que c’est arrivé plein de fois que les premières intentions soient les bonnes et qu’on perdait les choses. C’est une erreur que je ne fais plus. Les brouillons, enregistrer, trier, éditer. C’est la partie la plus laborieuse, ça peut prendre plusieurs jours. Par exemple, sur une chanson s’il y a des batteries, trier ce qui a été joué, éditer pour voir si c’était ce qu’on voulait entendre, surtout si on veut faire fonctionner ensemble des instruments électroniques qui sont très réguliers, avec quelqu’un qui joue régulé à l’échelle humaine. On peut passer deux jours à tout recaler.

J’ai l’habitude d’être dans des musiques où il y a beaucoup de rythmique. On commence souvent par les éléments rythmiques. Quand il y a une ossature harmonique et rythmique, on fait le détail des rythmiques et après les arrangements au fur à mesure, on affine, on va changer tel ou tel instrument jusqu’à ce qu’il prenne exactement la place qu’il doit prendre et que ça ressemble à une chanson.

Combien de temps faut-il pour concevoir un album ?

Pour celui de Calo, ça a été 4 mois. Pour lui, ça a été 1 an et demi. C’est le temps qu’on y accorde, et on est rarement décisionnaire.

En fonction de l’esthétique et de l’exigence des projets, les durées sont complètement différentes. Un album de Peter Gabriel il y en a tous les 10 ans, parce qu’assembler ça, c’est de l’orfèvrerie. Il y a d’autres gens qui font des musiques beaucoup plus spontanées et qui vont pas fonctionner sur le même type d’émotions. On peut avoir des beaux timbres en 3 semaines. Ca peut aller de 2 semaines à 2 ans.

Quel est le projet dont tu es le plus fier ?

Le mien, CAVALE. C’est celui sur lequel j’ai composé. C’est des chansons que j’ai créées moi, par uniquement servir la musique des autres. J’ai consacré beaucoup de temps pour avoir ce que j’avais imaginé. C’est un grand luxe. C’est très abouti.

Servir les chansons de quelqu’un, c’est une fierté complètement différente.

Quelle reconnaissance pour des artistes comme toi ?

Très peu. Comme il y a une méconnaissance totale du travail et de tout ce que cela englobe, on reçoit pas de récompense. Le dernier prix qu’on peut adresser aux gens de notre profession c’est les Grammy Awards. On partage avec un artiste, quand il le veut bien. Il n’y a pas de victoire de la musique de l’album le mieux réalisé, ou de la meilleure prise de son de l’année.

Comment ton métier est perçu par le grand public ?

C’est très peu connu. Réalisateur, on est obligés de dire que c’est l’équivalent de producteur en anglais pour que les gens aient une idée, même s’ils imaginent pas tout ce que ça englobe. Parce que réaliser un disque c’est aussi être psychologue et faire tampon entre une maison de disques et un artiste, être capable de jouer sur un disque, monter une équipe de musicien, d’enregistrer, d’arranger les choses, de négocier une semaine de studio …

Ton métier est en train de changer ?

Ce qui a changé le métier de réalisateur d’album, c’est la démocratisation de l’informatique musicale et du home studio. J’ai appris avec un ordinateur. Je suis un exemple et un contre-exemple. Plus je vieillis et plus je travaille à l’ancienne alors que c’est pas du tout mes outils de départ. Je suis le fruit de la démocratisation de cet outil. Mais on est dans une sorte d’excès. Une partie de la production musicale est faite sans ingénieur du son, sans réalisateur, sans musiciens. Depuis le COVID, ça a peut être renforcé que les gens essaient d’être de plus en plus autonomes. De moins en moins on a l’opportunité et le budget de faire travailler des gens pour avoir un beau résultat.

Être vu pour être connu ?

Aujourd’hui c’est le nerf de la guerre. Après, il peut y avoir le rejet total de ça, pas de réseaux, pas de clips. Il faudrait déjà être entendu pour être connu. En plus de l’autonomie musicale, on demande aux gens d’être autonome dans leur image. Il y a une confusion de tous les métiers. Ecrire des chansons, faire des clips, prendre des photos… c’est des métiers à part entière.

Tu es remonté sur scène, ça fait quoi ?

C’était des scènes très courtes. C’était très chouette de faire mon 3ème concert de l’année entier. Depuis 2004, j’étais sur 40 concerts dans l’année. C’était super de jouer enfin mais c’est déstabilisant de voir une salle avec des rangées vides et des gens masqués. C’est une fête mais avec un goût particulier. Il va falloir se battre pour continuer cette fête. Ca va être difficile de s’habituer à ça. 

Tes projets ?

Je prépare un album avec Cyril Mokaeish. On avait déjà quelques chansons pendant qu’on était en train de faire Paris Beyrouth. Je travaille avec une chanteuse indienne qui fait une musique très acoustique avec très peu d’instruments : Sumana. C’est quelque chose que j’avais pas eu l’occasion de faire depuis des années, quand on a très peu d’instruments on est sur un niveau d’exigence. Et un album avec Nobody’s Cult, un petit bijou de rock’n roll. C’était une super expérience d’enregistrer en live pour cet album. Ca fait des années qu’on enregistre plus comme ça depuis des années, des gens qui jouent tous ensemble et de faire ressortir la performance du groupe au cœur du disque.

 

 

// Interview par : Laure Girardeau

Chroniqueuse / Live report / Interviews

// Le(s) commentaire(s)

  • Romain
    le 22 janvier 2021

    Merci pour cet interview !

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