Mamusicale

//Rencontre avec Gaël Faye : Dans les coulisses de son nouvel album.

Interview Artistes, Musique Urbaine | 6 novembre 2020

Après avoir été adoubé au cinéma avec son film « Petit Pays », Gaël Faye retrouve ses premiers amours avec la parution ce vendredi de son nouvel album « Lundi Méchant ». A cette occasion, Mamusicale a pu le rencontrer pour explorer en détail ce nouvel opus. 

Où as-tu écrit cet album ? Est-ce que le process de création a été long ?

Après une année 2018 consacrée aux concerts et à la promotion mondiale pour mon livre, j’ai décidé de dédier 2019 à l’écriture de mon album. L’année a commencé mais j’étais toujours tributaire de la fatigue accumulée… Je n’arrivais pas à écrire. J’ai décidé de quitter Paris pour aller au Zanzibar, au large de la Tanzanie, puis j’ai passé un mois au Rwanda mais je n’avais toujours pas de texte.

Quand je suis rentré à Paris, j’ai décidé de me consacrer à la musique et j’ai commencé à faire des instrus et composer. Ça a débloqué les choses, c’était cool de commencer par la musique car ce n’était pas dans mon habitude. La première chanson que j’ai pu écrire c’était Respire, puis Chalouper. Ça m’a rassuré car j’arrivais à raconter quelque chose. J’ai pu comprendre aussi l’état d’esprit dans lequel j’étais car écrire, ça permet aussi de sonder ton état d’âme. J’avais tellement voyagé que je ne savais plus où j’étais, qui j’étais, comment je m’appelais (rires) et je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à respirer, j’étais sans cesse en train de courir.

Finalement, j’ai commencé à beaucoup écrire pendant l’été 2019. J’ai compris aussi qu’il fallait que je rencontre d’autres artistes donc j’ai fait venir des guitaristes, des chanteurs dans mon studio et ça créé une vraie émulation. J’ai rencontré Christiane Taubira, j’ai commencé à travailler avec elle sur un texte. Ensuite je suis allé à New York pour bosser avec Harry Belafonte, puis à Londres pour bosser avec Jacob Banks. L’album s’est construit comme ça finalement : des rencontres, des mélodies et dormir (rires) !!

En parlant des collaborations que tu as faites sur cet album, peux-tu nous parler des différentes personnes que tu as invitées ?

Sur  Seuls et Vaincus c’est ma pote Mélissa Laveaux qui chante et le texte est écrit par Christiane Taubira. Et sur Une Histoire d’Amour, c’est un copain du Rwanda qui s’appelle Samuel Kamanzi, ainsi qu’un guitariste Congolais qui vit à Orléans et qui m’ont rejoint tout naturellement sur ce titre.

J’avoue que j’aime bien m’entourer dans mes projets. La musique pour moi, ça sert à ça. Quand tu écris un roman, t’es tout le temps tout seul. La musique finalement c’est comme un sport collectif. Même si c’est toi qui a le plus souvent la balle parce que c’est ton album, tu marques des buts à plusieurs ! J’adore quand on me pousse dans mes retranchements. La pire remarque qu’on puisse me faire c’est : Tu fais du Gaël Faye.  J’aimerai qu’on me dise plutôt : Je ne t’attendais pas là. Et c’est cool parce que sur cet album, il y a plein de gens qui m’ont dit ça.

Est-ce que tu pourrais me donner 3 émotions/feeling pour décrire cet album ?

Il y a beaucoup de joie, c’est ce que je voulais. Il y a de la révolte aussi. L’écriture pour moi c’est aussi un acte de révolte. Pour moi la révolte c’est un sentiment positif. Je pense qu’un humain qui ne se révolte pas c’est un humain qui abdique. Et si les artistes n’ont pas la place de se révolter, c’est la fin de tout. Quand je fais des ateliers d’écriture avec des jeunes, je leur dis : dites ce que vous voulez avez l’impression que l’on vous empêche tout le temps de dire. Sortez les mots qu’y sont en vous. L’art, ça doit être un cri de révolte.

Enfin, je pense qu’il y a beaucoup de tendresse.  C’est important pour moi aussi d’avoir de la tendresse pour la vie, pour la fragilité des choses.

Dans cet album on ressent aussi beaucoup d’espoir. C’est important pour toi de retranscrire ces émotions et de les partager à ton public ?

J’espère donner l’envie à une ou deux personnes de se lever le matin et d’essayer. Déjà essayer, c’est tellement et souvent on ne se le permet pas. J’ai toujours essayé les choses, j’ai fait un Bac+5 en Finance. Évidemment quand j’ai dit que je voulais faire un album de rap on m’a dit : N’importe quoi!. Mais heureusement, j’ai essayé quand même, sans savoir si j’allais y arriver.

Dans « Boomer » tu dis « Sans le RAP je ne sais pas c’est que j’aurai été ». Tu n’as jamais envisagé faire un autre métier ?

Pour moi être artiste ce n’est pas un métier, c’est un état. Que ça marche ou pas, je ferai toujours ça. Je continuerai toujours à écrire. Je ne comprends pas les personnes qui, du jour au lendemain, arrêtent et ne reprennent jamais. Pour moi c’est une maladie, c’est ma névrose. J’ai commencé à écrire quand j’avais 12 ans pendant la guerre du Burundi. Ça m’a rendu meilleur, plus fort et depuis ça ne peut pas me quitter. Tant mieux si ça marche, pour moi c’est un cadeau de la vie.

Et quand je chante le « R.A.P » pour moi ça veut dire aussi Rien à Perdre.  Et ce R.A.P, c’est aussi la culture du hip-hop et du rap, et ça disait : tu ne sais pas faire alors fais-le. Je ne savais pas ce qu’était une chanson, je n’avais jamais fait de solfège mais j’avais le droit. Je me souviens de cette condescendance de musiciens au début que je croisais, c’est pour ça aussi qu’il y a ce petit pied de nez : « A l’époque ils voulaient pas trop, le rap la musique afro, maintenant que tout le monde est accro, ouai dis-nous qui sont les patrons ». Avant, quand tu disais que tu rappais, ils te répondaient que ce n’était pas de la musique et aujourd’hui ils veulent tous faire du rap (rires) !

Et quand tu as commencé le rap, il y avait des figures auxquelles tu t’identifiais ?

Au début, je n’avais pas de référence, j’écrivais juste par besoin. Quand j’ai commencé à faire du rap, c’était le Time Bomb avec Oxmo Puccino, Lunatic… Ces gens abordaient la langue française comme moi je ne l’avais jamais entendue. D’un coup, je me suis rendu compte à quel point la langue française pouvait être cool. Ça claque, ça groove, alors que pour moi ce n’était pas le cas. A ce moment-là je me suis dit : wow c’est trop bien la langue française. Je suis vraiment tombé amoureux du rap, du flow, des paroles.

Peux-tu nous raconter l’histoire du titre « Kerozen » ?

La métaphore c’est de dire à quel point c’est difficile de rêver dans un monde où on suffoque, pollué de façon concrète mais aussi de façon spirituelle, comme disait Bob Marley. C’est difficile de croire dans un monde qui n’envisage l’avenir qu’à travers le prisme de la catastrophe. Comment réenchanter ce monde ? J’ai glissé un extrait du discours de Martin Luther King dans ce titre. Dans ce discours, Harry Belafonte pose la question de la vie à Martin Luther King « Pourquoi vous vivez? » lui demande-t-il. Et Martin Luther King lui répond « L’important ce n’est pas pourquoi on vit mais comment on vit ». Je travaille les albums comme on les travaillait à l’ancienne, je veux qu’il y ait une identité. Pour moi un album, ce n’est pas une succession de single, il doit y avoir une identité et j’ai envie qu’on le ressente, autant dans l’image que dans les chansons. Il y a une chanson qui s’appelle « Jump In The Line » que j’ai fait avec Harry Belafonte, qui était le meilleur ami de Martin Luther King, ça m’a semblé évident de mettre cet extrait car tout était en lien. De la même façon, avoir à la fois Harry Belafonte et Christiane Taubira sur le même album, c’est la bienveillance de deux personnages qui ont réussi à changer le monde. Ce sont des gens qui sont des réalistes optimistes et rêveurs, ils ne sont pas forcément opposés. Une utopie, c’est toujours quelque chose qui peut être atteint. J’ai voulu mettre cette énergie-là dans cet album car de toute façon, une chanson ça ne changera pas le monde mais ça peut impulser des énergies. Si le matin je me lève et je me dis “On va y arriver” même si ça parait difficile, c’est une énergie qu’il faut se donner.

Dans ta chanson « C’est cool » tu abordes ta jeunesse et en partie ce que tu racontes dans « Petit Pays ». Qu’est-ce que tu aurais envie de dire au Gaël qui a 12 ans et qui commence à écrire ?

Très étrangement, je pense que le Gaël qui avait 12 ans, c’est à moi de l’écouter. Je ne suis que le serviteur des rêves de ce gamin-là. Je pense que c’est lui qui pourrait encore m’aider à avancer. Ma vie encore aujourd’hui c’est d’être à la hauteur de ce gamin-là. Il y a une vérité que j’appelle l’essentiel. L’enfant il va à l’essentiel sans se poser de questions. C’est pour ça aussi que mon personnage de roman est un enfant car face à la guerre, l’enfant de va pas prendre parti. Il se demande pourquoi on se bat et il trouve ça absurde.

 

Un grand merci à Gaël Faye pour toute sa bienveillance et son entrain tout au long de cette interview.  Retrouvez toute son actu sur Facebook  Instagram  Twitter

Crédit photo : Victor Pattyn

// Interview par : Laurine Bocq

Chronique album / Live report

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