Mamusicale

//MAKJA, LE COUTURIER DES MOTS

Chanson française, Interview Artistes | 23 avril 2017

Mamusicale a rencontré MAKJA après son concert à la Menuiserie de Pantin. Dès les premiers mots, on sent la présence de ce grand artiste qui nous fait penser aux grands interprètes français tel que Brel, Ferré, Moustaki, et tant d’autres. Avec sa poésie qui lui est propre, il nous touche au plus profond de l’âme.

Bonjour MAKJA

Bonjour Mamusicale

Que signifie MAKJA ?

C’est un clin d’œil à ma grand-mère paternelle, mon papa est né en Algérie, et il y a aussi du sang corse. Ayant grandi près de la Méditerranée, je voulais trouver un nom avec une consonance méditerranéenne, et si possible un nom corse. J’ai cherché la définition du mot « maquis », je suis tombé sur MAKJA, ce mot avait une résonnance qui me parlait, et une signification qui me convenait parfaitement. Mais aussi pour la représentation du maquis qui est une image de la nature humaine, paysage sauvage qui peut charmer par la beauté de ses fleurs, et aussi repousser par ses épines. Quand on se retrouve en introspection on se retrouve devant une immensité sauvage dont on n’a plus vraiment l’habitude. Et il y a aussi cette notion de résistance artistique. Quand on créé dans un pays, c’est aussi donner à voir autrement.

Vous avez commencé à écrire vos textes à 15 ans, on revendique quoi à cet âge-là ?

On a des éclairs de génie et parfois des rages qui débordent oui qui s’essaient à trouver le mot juste sur le monde. J’ai toujours été touché par l’injustice. Je sais la chance que j’ai et quand je vois un moment donné que les chances sont différentes et qu’on n’en rajoute, il y a quelque chose qui me révolte. Je me tournais plus sur le monde autour de moi que sur moi en tant que tel. Je me suis trouvé au contact des autres. Je regardais beaucoup vers l’extérieur.

Pendant 10 ans vous avez animé des ateliers d’écriture en prison, en milieu scolaires, en foyers, quel était votre but auprès de ces gens complètement différents ?

Déjà j’aime les humains et c’était une belle opportunité de les rencontrer. Je me suis dit c’est une possibilité ludique de se réapproprier une parole dans une société, c’est important, un écrit, une voix. Très souvent on ne prend pas le temps de vivre par l’art, par notre côté sensible, on est tellement dans des choses très normées, je trouvais intéressant de pouvoir créer un décalage le temps d’une chanson, le temps d’un texte, et que les personnes reçoivent une sensibilité et non un statut, une peine de prison, un handicap. C’était surtout ça, explorer le territoire du sensible. Mon rapport à la technique et mon rapport à l’autre je l’ai appris au contact des autres, j’ai appris à regarder le monde sous une multiplicité de regards. Si vous m’écrivez un texte sur l’amour par exemple, je vais le lire et apprendre à regarder l’amour dans vos yeux et ça c’est une richesse dingue. Dans nos différences il y a une richesse énorme.

Après ces années vous avez lancé votre projet, est-ce par envie de faire vivre vos mots autrement ?

Oui. Je pense qu’à un moment donné il y a quelque chose d’égoïste car je voulais porter mes mots qui étaient nourris de toutes ces rencontres et ces expériences. J’ai appris à voir autrement et j’ai voulu l’investir dans l’art. Je me suis dit que j’avais un rôle à jouer artistiquement dans cette société française au travers des mots et des interprétations, faire vivre un point de vue pour que les personnes en face aient un autre regard. Ne plus laisser les grosses machines de la pensée prendre le dessus. Tout petit, mes parents me disaient, les mots sont magiques, les mots sont des clefs et si tu laisses les clefs à d’autres, c’est d’autres qui conduiront ton véhicule. Et par fierté je voulais utiliser mes propres mots, en apprendre un maximum, pour pouvoir me connecter avec le plus grand nombre. En rencontrant plein de personnes j’avais des mots qui me permettaient de travailler le patrimoine commun, comme si vous veniez avec vos mots, je vais apprendre vos mots. Et le fait d’apprendre vos mots on va avoir des réflexes de langage commun, et on va rire, c’est comme un patois local. Je me suis dit cette richesse là il faut que je la porte, il ne faut pas que je la garde que pour moi. Je ne chante pas juste pour chanter, je chante car je pense que l’artiste a un rôle à jouer dans cette société. Si ce n’est pas par la chanson et bien ce sera autrement.  C’est comme l’histoire du rappel, quand les gens me rappellent ce n’est pas pour chanter une chanson, c’est pour leur dire : « c’est très bien, vous m’avez rappelé, mais vous, si c’est la vie qui vous rappelle, qu’est-ce que vous faites ». C’est juste un texte, ce texte il est écrit parce qu’il est pensé pour la rencontre avec celui qui est en face. La personne repart avec et en fait ce qu’elle veut. Moi mon boulot il est là, à cet instant précis, je sais ce que j’ai à faire là, et j’essaie de me le rappeler à chaque fois.


Vous avez sorti un EP de 4 chansons en mars 2016, quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

La vie, les gens essentiellement. J’ai la chance de prendre les transports en commun et suis donc en contact constamment avec tous. Ce sont les petits moments de vie. C’est comme des photos qu’on met dans la boîte. Je peux écrire partout, je n’ai pas besoin de me retrouver dans une maison à un instant T, à une heure de la nuit. Il faut être en capacité de travailler la matière tout le temps. Une phrase, un mot, une mélodie. Il y a une richesse. J’ai besoin de me ressourcer, de me régénérer, et de me faire bousculer. Ce sont les zones d’impact qui m’inspirent.

Dans cet EP, il y a une chanson qui s’intitule « Décédé », que souhaiteriez-vous qu’il reste après votre mort ?

Que les vivants disent « putain il n’a plus le pouvoir ce con mais nous, il faut qu’on le prenne ». Il y a plein de message de vie. J’aimerais simplement mettre des petits sourires et des astuces sur la route. Si les gens se rappellent de ça c’est top. Mais la base c’est de se dire, putain ce mec là il nous a dit qu’on avait un pouvoir sur le quotidien. Si je peux distiller des petits cailloux partout c’est magnifique. Je sais qu’on peut saisir l’instant. Si la mort arrive dans une seconde, et bien j’ai encore une seconde de vie et j’en fais ce que je veux. Il faut voir le temps comme quelque chose qu’on peut investir comme par exemple dire aux gens qu’on les aime. Il y a des pulsions premières qu’il faut saisir car ensuite il est trop tard.

Vous avez dit un jour « je me considère comme un compagnon du devoir parce que je fais de l’artisanat. Avec mes musiciens nous sommes des artistes du sensible et on travaille la matière ». C’est un pur dévouement ?

Prenons un producteur de tomates, par exemple, il a une matière et il a un savoir-faire et un savoir être dans le rapport à la nature, à l’inspiration et il trouve sa place. Il va ensuite trouver des personnes pour travailler en filière et j’ai vraiment cette vision dans la musique. Quand j’étais tout petit j’étais un vrai caméléon. A un moment donné je voulais être avocat, c’est-à-dire comment manier les mots pour aller chercher une clémence. Dans la chanson c’est un peu ça, c’est un instant de vie et on donne un angle de vue sur l’ensemble, on doit travailler la matière pour qu’il y ait un angle de vue. Pourquoi on a écrit ça, qu’est ce qu’on va chercher ? Et on se met au service du propos, c’est le propos qui est noble. C’est pareil en peinture, en théâtre, dans les arts en général. Se poser la question de savoir comment on va travailler cette matière pour servir une vision, qui n’est pas parole d’évangile, mais qui fait partie d’une multiplicité de points de vue. On se doit, dans la création, d’être sur l’éveil des sens. C’est très lié à l’artisanat. C’est une transformation d’un instant et on l’amène en œuvre, en création. Ça me permet aussi humblement de savoir où je me place. Tout comme le mec aux lumières est un artisan, le mec au son également. C’est toute une chaîne, et l’artiste n’est pas mieux qu’un autre mec.

Un nouveau titre qui s’appelle « Déchire » sort bientôt et le clip est prévu le 21 avril, c’est voulu que ça sorte en pleine période électorale ?

C’est un titre qui a été écrit il y a 2 3 ans maintenant, lors d’une tournée. Je vois un ami qui déchire une affiche et de ce petit moment j’ai essayé d’en faire une œuvre. Je voulais faire parler les affiches. On se retrouve avec des affiches placardées de partout, avec des discours qui jouent sur nos peurs et je trouve qu’on est envahi par ces encarts vidéo et ces encarts sur les murs. Je me suis dit traitons-le. Je ne voulais pas dire nous contre eux. On a tous nos replis, nos zones de fermeture et d’en être conscient c’est aussi se replacer. C’est à nous aussi de nous positionner, en local, sur scène. De par mes parents j’ai beaucoup écouté du Ferrat du Moustaki, du Brassens. Il y a une société d’artistes, de pères, qui se sont positionnés sur certaine chose à un instant T et je suis le fruit de ça. C’est important de pouvoir porter une parole avec une chanson. Le clip est en complet décalage et va être assez drôle, non pas par sa production mais plutôt par sa réalisation et de par l’écriture du scénario.

Tu as créé en janvier le mouvement « Nous le Maquis » est-ce que la suite de MAKJA pourrait être dans le militantisme ?

L’avenir le dira. Si s’engager pour quelque chose c’est être militant alors oui on est militant depuis la naissance. De fait, il y a des choses qui nous touchent autour. Je l’ai matérialisé sous le nom de maquis. Je voulais pousser un peu plus l’engagement avec ce nom, avec plusieurs de mes collègues artistes, avec des publications quotidiennes sur des pages. Quand on est au contact, on se rend compte qu’il faut du temps pour que les esprits et les corps trouvent leur place. Malheureusement aujourd’hui, il nous faut des réponses sur le court terme, et ça pose problème. C’est très bien ce qui se passe en ce moment car les gens se questionnent. Recréer le fait d’être concerné. On est concerné par notre société. MAKJA dans le militantisme, tant qu’il y aura des choses qui me pousseront à l’acte, je dis oui. Il y a déjà des gens qui font ça tous les jours, moi j’utilise juste mon art pour être connecté et être un haut-parleur.

Quelle est votre actualité dans les semaines et les mois à venir ?

Nous serons le 18 mai à Paris sur le bateau El Alamein, le 13 mai au festival Grain de Sel à Castelsarrasin, le 8 juillet au festival Pause Guitare à Albi. On espère sortir le 2ème single très bientôt, soit avant l’été soit juste après. On a vraiment travaillé les morceaux et on s’en sert comme un test pour trouver des contacts. On est à la recherche de partenaires qui comprennent le propos global de MAKJA.

Que dirais-tu au jeune MAKJA de 10 ans que tu croiserais dans la rue ?

Que tout est possible, qu’il faut avoir la dalle et garder la faim. Bien manger c’est bien, il faut digérer mais il faut avoir faim encore. Quand on se dit que derrière le mur il y a peut-être des choses et qu’on a faim de découverte, et bien on se met en mouvement pour les voir et ça forcément ça fait changer entre un point de départ et un point d’arrivée. Si on reste au point de départ et qu’on attend que les choses tombent, c’est mort. J’aurais envie de lui dire, fais comme Google Maps, tu montes tu montes tu montes, tu regardes et tu vois que le monde est grand autour de toi. Vas vers les choses. Jamais je n’aurais pensé faire des ateliers dans des classes de primaire. Jamais je n’aurais pensé écrire des chansons et monter sur scène quand j’étais gamin. Vu que j’y suis arrivé je me dis que tout est possible et je cultive encore ça, ce regard d’enfant, être émerveillé. Mon amie me disait récemment, certes tu es fatigué, mais n’oublie jamais que quand tu as des jeunes en face de toi, tu as l’avenir devant toi. Et je me rappelais de mon père qui me disait « tu as l’avenir devant toi ». Les jeunes qui arrivent c’est vraiment l’avenir, et quand je vois ces jeunes je leur dis ça direct. C’est-à-dire qu’ils sont toute l’étendue du possible. Et quand on regarde un gamin à qui on dit que c’est lui l’avenir, il ne se regarde plus de la même manière.

Merci MAKJA, et on te retrouve très prochainement sur les scènes françaises.

Merci Mamusicale

makja.com

// interview par : Isabelle Grand-Dufay

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